Nos Beaux Arbres de l’Entre Sambre et Meuse | Domaine Saint-Roch Couvin

Nos beaux arbres de l’Entre-Sambre-et-Meuse

Texte & Photos
de Phillippe Roisin

La forêt wallonne n’a jamais été aussi étendue qu’aujourd’hui: près de 60% de notre territoire en est recouvert. Il n’en était pas de même il y a à peine 150 ans d’ici. C’était particulièrement vrai aux confins de l’Ardenne quand, au XVIIIème et début du XIXème siècle, le pétrole et ses dérivés n’avaient pas encore fait leur apparition.
Habitant une ancienne forge historique, “le domaine Saint-Roch” à Couvin et à force de me promener dans la région et ailleurs, je me suis rendu compte que la forêt semble jeune, et que rares sont les arbres bi- ou tricentenaires.

HISTORIQUEMENT, L’EXPLICATION EN EST ASSEZ SIMPLE

De Florennes à Chimay, en passant par Couvin, mais aussi par Charleville-Mézières et Sedan puisque nous “étions français” à l’époque, le principal employeur était le maître de forges. Des centaines de personnes travaillaient directement ou indirectement pour ces usines: à la forge, à l’extraction, aux écuries, au laminoir parfois, au moulin, au barrage, aux terrassements. En fait les conditions étaient réunies pour fournir du travail à tout le monde. Trois activités se complétaient: les nombreux gisements de minerais faciles d’accès (les “minières”), les rivières d’Ardenne qui convergent vers la Meuse en actionnant les moulins et les “makas1 et, bien entendu, l’exploitation de la vaste forêt ardennaise qui s’étend du pays de Chimay jusqu’à l’Eiffel en Allemagne permettant la production de charbon de bois. C’est suite à cette dernière activité que la forêt a subi des coupes très importantes; on peut imaginer d’énormes surfaces alors complètement déboisées, chose difficilement concevable aujourd’hui. Ce déboisement systématique aurait sans doute continué sans l’arrivée sur le marché, fin du XIXème, des nouvelles technologies d’affinage du minerai de fer, telles que le procédé Thomas, qui n’exigeait plus l’utilisation du charbon de bois pour réduire le fer. C’est ainsi qu’à ce jour, près de 60% du territoire wallon sont à nouveau investis par la forêt qui, en 1840, n’en occupait qu’à peine la moitié.

Des fortunes se sont créées dans nos régions, concentrées autour de ces usines. Les maîtres de forges étaient souvent aussi de riches propriétaires fonciers. Comme les familles Desandrouin, Puissant, Baillet, Licot, Hannonet, Bauchau et autres. Entre 1830 et 1840, de nouveaux procédés technologiques apparaissent, avec les hauts fourneaux venus d’Angleterre (Bonhehill et Cockerill). Ceux-ci, arrivant en même temps que l’essor des chemins de fer et la canalisation de la Meuse et de la Sambre, vont définitivement sonner le glas de ces entreprises pionnières de l’Entre-Sambre-et-Meuse. Il m’est apparu clairement que les rares forges encore en état aujourd’hui en ESM, avaient conservé bien naturellement leur héritage d’arbres anciens, et qu’il était intéressant d’en dresser l’inventaire. C’est pourquoi j’ai contacté la Société Belge de Dendrologie, dont le secrétariat est installé dans le parc et les annexes du domaine de Wespelaar, situé entre Louvain et Malines. Ce sont donc Laura Wester, la secrétaire, et Koen Camelbeke, le directeur de l’Arboretum de Wespelaar2 et administrateur de la société, qui nous ont rendu visite en juillet dernier au domaine Saint Roch à Couvin, accompagnés de notre rédacteur Jacques Adriaensen.

Partons à présent à la découverte des arbres du domaine dont certains ont connu les révolutions industrielles, les guerres et l’assaut des tronçonneuses … Deux sortes d’arbres y sont présentes, comme dans tous les parcs de ce type: les arbres indigènes et les arbres introduits ou xénophytes.

DES INDIGÈNES ROBUSTES ET POLYVALENTS

Les chênes et les hêtres sont les rois de nos forêts, mais le charme, lui, est planté ici à plusieurs fins. D’abord pour clore “l’héritage”, ce qui permettra d’assurer l’approvisionnement en bois de chauffage pour les habitants des bâtiments, grâce à la pratique d’un recépage tous les 7 à 10 ans. Le bois du charme a la particularité d’avoir une des plus hautes densités et d’être le bois le plus performant (à l’époque, les moyens de chauffage
étaient bien peu efficaces, monsieur Godin n’ayant pas encore inventé le “poêle”). A tous les “coins” du domaine, on laisse pousser un arbre librement, afin de marquer le territoire. Le charme n’est pas un bois d’oeuvre, mais
uniquement de chauffage. Le même charme est aussi utilisé à des fins décoratives, pour créer, plus particulièrement au domaine, une “charmille”, bordant une longue et belle allée le long de l’Eau Noire, et ici, laissée libre, avec des sujets dépassant les 25 mètres. Pour moi, le plus beau moment pour parcourir la charmille, reste l’automne, car quelle sensation surprenante que de pouvoir être, tel un enfant, le premier à écraser le tapis de feuilles (à l’inverse des charmes taillés, qui perdent leurs feuilles mortes à l’arrivée de la feuillaison suivante.

Une autre essence de notre région pour le bois de chauffage, est le frêne. Ce dernier a l’avantage de se développer bien droit, avec les premières branches situées très haut (6 à 8 mètres). On le coupe donc facilement et il est aussi très aisé à refendre. Cet arbre a fait également la fortune de la région pour la fabrication des manches à outils (pelles, marteaux …) et des raquettes de tennis (Donnay), car son bois est sans échardes, dense et souple. Il est agréable également de découvrir, au fil de l’hiver, les traces du passage de la microfaune, qui se délecte des faines tombées à terre. Ces fruits étaient ramassés auparavant pour en extraire l’huile. Quelle patience! On peut observer durant les jours de pluie, une grande quantité d’eau ramenée vers le tronc par les ramifications. Elles oeuvrent telles de véritables gouttières, en alimentant directement le réseau racinaire et en constituant toujours une belle réserve d’eau.

Ces 2 arbres, le charme et le frêne, sont d’excellents sujets pour le taillis, tout comme le saule. Ainsi, coupés et recepés à hauteur d’épaule, ils fournissent le bois de chauffage, mais aussi le gîte et le couvert à certains oiseaux comme le troglodyte, l’hirondelle, … et même aux chauves-souris car, au centre de l’arbre, se crée un matelas d’humus, et donc un microcosme vivant, qui accueille, entre autres, larves et insectes adultes.

Le long de l’Eau Noire toujours, de très beaux aulnes (“aulnia” en patois) se sont développés naturellement pour former une aulnaie. Ils maintiennent les berges et sont aussi excellents en tant que bois de chauffe. Celui-ci prend une couleur très orangée lors de la coupe. On l’appelle également le bois de feu, car il n’est pas rare de voir des étincelles jaillir des tronçonneuses. Lorsqu’il est débité en planches, celles-ci peuvent servir pour le bardage, car son bois va absorber et rendre l’eau sans s’altérer, et ce sans traitement. Les aulnes du parc St Roch sont parmi les plus anciens de la région. L’un d’entre eux (Alnus glutinosa) a une circonférence de 265 cm, mesurée à hauteur de 1,50m, ce qui lui donne une place dans le top 10 des plus grands aulnes de Belgique! Vous pouvez le retrouver dans la base de données BELTREES sur le site de la Société Belge de Dendrologie. L’aulne, comme le robinier, est un champion du recyclage de l’azote. En outre, ses racines, en plongeant dans les berges de nos rivières, servent de refuge pour la faune piscicole.

Dans les haies, les noisetiers se développent sans difficultés et se reproduisent avec aisance. Qui plus est, c’est un excellent bois de chauffage également, tout en étant le garde-manger n°1 du muscardin. Ce petit rongeur a repris ses habitudes dans les haies bien épaisses d’épineux, constituées de pruneliers, d’aubépines ou d’églantiers. Certaines aubépines laissées libres atteignent des hauteurs frisant les 10 mètres, ce qui représente une importante source de
nourriture pour notre microfaune. Jouxtant les noisetiers et les aubépines, les fusains non taillés, atteignent également de belles dimensions, et prospèrent à l’aise dans nos sols calcaires.

Le long de l’Eau Noire et des étangs, cinq espèces de saules trouvent leur place et plus particulièrement 4 Saules pleureurs centenaires. De nombreux sujets sont taillés en têtard, et d’autres sont replantés sans compter. Cette taille va fournir également de la matière pour créer des plessis, sorte de mini haies vivantes servant à entourer les parterres de fleurs. Elle va servir aussi à confectionner des formes vivantes et attractives pour les enfants, comme des cabanes ou des reproductions d’animaux.

DES “EXOTIQUES” TRÈS DÉCORATIFS.

Et puis il y a ces arbres que l’on nomme “xénophytes”. Nous parlons ici des platanes, marronniers, robiniers faux acacias, et de certains tilleuls. Nous retrouvons une petite rangée de platanes derrière le corps de logis. Celle-ci lui
donne un petit air de Provence. Un sujet isolé a déployé toute sa puissance près du petit étang, le long d’une promenade. Il possède une circonférence de 516 cm et des branches maîtresses amples, quasi horizontales.
Un peu plus loin, un étrange robinier (Robinia viscosa) se pare d’une floraison rose vif en septembre. C’est étonnant, alors que tous les autres fleurissent en mai, Ces arbres développent le merveilleux parfum qu’on leur connaît en fin de journée: de quoi faire d’excellents sorbets! D’autres massifs de robiniers faux-acacias apparaissent au détour du chemin, et contrairement aux idées reçues, certains semblent avoir trouvé une belle place en solitaires, parfois centenaires, tout en n’étant absolument pas envahissants.

Savez-vous que le robinier provient d’Amérique du nord, et fût importé au milieu du XIXème siècle dans notre pays, en même temps que le développement de notre chemin de fer? Ses racines traçantes permettent de maintenir les talus sur lesquels se posent les voies. En outre, son exploitation va servir essentiellement à fabriquer des piquets de clôture, des pavés de terrasse, des bardages, … Ce bois est imputrescible et de classe 1 (comparable aux bois exotiques).

Là-bas, quelques peupliers du Canada bicentenaires semblent avoir trouvé leur lieu de villégiature. Ces arbres élancés, à l’écorce très rugueuse, dont les premières branches démarrent au-delà des 12 mètres de hauteur, sont difficilement exploitables, si ce n’est pour la trituration8. Ce sont des sentinelles, qui agrémentent la diversité et la beauté du site. Mais déjà le jour décline.

Notre balade au Domaine Saint-Roch n’est pas terminée, loin s’en faut! Attendons patiemment la sortie du prochain numéro pour en découvrir les autres trésors Vous avez connaissance d’un arbre qui vous semble remarquable dans votre commune? Vous en possédez un sur votre terrain? La rédaction de Clin d’oeil Nature se fera un plaisir de recueillir vos informations et d’en faire écho le cas échéant. Contactez-la l’adresse clin.doeil.nat@gmail.com

 

Publié dans la revue Clin d’Oeil Nature n°19 d’Avril 2018, page 18 & 19